À plus de soixante-dix ans, affaibli par la maladie, Henri Matisse ne peut plus peindre longtemps debout devant son chevalet. Alors il change d’outil : il prend des ciseaux, et découpe directement dans des feuilles peintes à la gouache. De ces années naissent Jazz, La Tristesse du roi, L’Escargot, et quelques-unes des images les plus joyeuses de l’art moderne.
Le collage à la manière de Matisse est aussi l’une des meilleures portes d’entrée dans le collage : pas d’image à chercher, pas de dessin parfait à réussir, seulement des formes et des couleurs à composer. Voici son histoire, sa technique, les œuvres à connaître, le pas à pas pour faire le vôtre, et des modèles de formes à imprimer.
Les papiers découpés de Matisse : comment tout a commencé
En 1941, Matisse subit à Lyon une lourde opération. Il en sort affaibli, souvent contraint de travailler assis ou alité. Il continue à peindre et à dessiner, mais une autre pratique prend peu à peu toute la place : les papiers gouachés découpés.
Le principe est simple. Ses assistants peignent de grandes feuilles de papier à la gouache, en aplats de couleurs pures. Matisse y découpe ensuite ses formes, avec de grands ciseaux de tailleur. Les formes sont épinglées sur les murs de l’atelier, déplacées, ajustées, parfois pendant des semaines, avant d’être collées.
Matisse ne voit pas cela comme un renoncement, mais comme une libération : il peut enfin, selon lui, dessiner directement dans la couleur, sans avoir à choisir entre le trait et la couleur. Il écrit en 1947, dans Jazz : « Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs. »
Il poursuit cette technique jusqu’à sa mort, à Nice, en 1954. Les papiers découpés lui servent aussi de maquettes pour les vitraux de la chapelle du Rosaire de Vence (1948-1951), puis deviennent des œuvres monumentales à part entière, de plusieurs mètres de large. En 2026, l’exposition « Matisse 1941-1954 » du Grand Palais leur a donné une large place.
La technique de Matisse en 4 gestes
1. Peindre les papiers. Matisse utilise une gouache très couvrante, la gouache Linel, passée en aplats sur du papier épais. Les couleurs sont franches : bleu outremer, rouge, jaune citron, vert, orange, rose, noir. Le papier garde la trace du pinceau, et cette légère vibration fait partie de la beauté de l’œuvre.
2. Découper « à vif ». Matisse découpe directement dans la feuille peinte. Il ne découpe pourtant jamais au hasard : il observe, dessine souvent ses formes avant, au crayon ou au fusain, puis il les retrouve aux ciseaux, d’un geste continu. Le ciseau devient un crayon qui trace dans la couleur.
3. Composer en déplaçant. Les formes découpées sont épinglées sur un mur ou sur un fond, puis déplacées jusqu’à ce que l’équilibre soit trouvé. Sur le fond du Nu bleu IV, on voit encore les traces de fusain des positions successives des papiers.
4. Fixer la composition. Une fois la composition arrêtée, les papiers sont collés sur un fond, papier ou toile. Pour les très grands formats, ils sont marouflés, c’est-à-dire collés sur une toile tendue.
Le positif et le négatif
Quand on découpe une forme dans une feuille, il reste un trou de la même forme : le négatif. Matisse utilise les deux. Une algue découpée dans du bleu laisse une algue en creux, qu’on peut poser sur un autre fond. Ce jeu entre la forme et son empreinte donne beaucoup de rythme à une composition, et c’est un excellent exercice pour débuter.
Les œuvres de Matisse en papiers découpés à connaître
| Œuvre | Date | Où la voir | Ce qu’on y apprend |
|---|---|---|---|
| Jazz (dont Icare) | maquettes 1943-1946, livre 1947 | Centre Pompidou, et de nombreux musées pour le livre | Raconter une histoire avec quelques formes |
| Nus bleus I à IV | 1952 | Fondation Beyeler, Centre Pompidou, musée Matisse de Nice | Faire un corps avec une seule couleur |
| La Tristesse du roi | 1952 | Centre Pompidou | Composer une scène avec des formes simples |
| La Piscine | 1952 | MoMA, New York | Le mouvement et la frise |
| L’Escargot | 1953 | Tate Modern, Londres | La couleur pure, sans aucun dessin |
| La Gerbe | 1953 | Hammer Museum, Los Angeles | La répétition d’un motif végétal |
Jazz (1947) et Icare
Jazz est un livre d’artiste publié en 1947 par l’éditeur Tériade. Il réunit vingt planches en couleurs, reproduites au pochoir avec les mêmes gouaches que les maquettes, et un texte que Matisse a écrit et recopié lui-même au pinceau. Le livre devait d’abord s’appeler Cirque : on y croise un clown, un avaleur de sabres, un lanceur de couteaux, des lagons et des étoiles.
La planche la plus célèbre est Icare. Sur un fond bleu nuit semé d’étoiles jaunes, une silhouette noire tombe, les bras ouverts, un petit point rouge à la place du cœur. Trois couleurs, quelques découpes, et tout le mythe est là : c’est la meilleure démonstration de ce que peuvent dire des formes simples.
Les Nus bleus (1952)
En 1952, Matisse réalise quatre Nus bleus, des femmes assises découpées dans un seul bleu, posées sur un fond blanc. Le corps est fait de quelques morceaux, séparés par des espaces blancs qui dessinent les articulations. Les trois premiers ont été réalisés assez vite ; le quatrième, au contraire, a demandé de nombreuses séances.
Attention à ne pas les confondre avec le Nu bleu (Souvenir de Biskra), un tableau peint par Matisse en 1907, bien avant les papiers découpés.
La Tristesse du roi (1952)
Ce grand papier découpé, de près de quatre mètres de large, réunit trois figures que Matisse décrivait ainsi : « le Roi triste, une danseuse charmeuse et un personnage grattant une espèce de guitare ». Autour d’eux tourbillonnent des formes couleur d’or. Beaucoup y voient un dernier autoportrait de l’artiste, vieil homme assis entouré de ce qu’il a aimé : la musique, la danse, la couleur. Matisse la considérait comme l’égale de ses meilleurs tableaux. C’est aussi une œuvre très étudiée à l’école, notamment en cycle 3.
La Piscine (1952)
Pour sa salle à manger de l’hôtel Régina, à Nice, Matisse fait courir sur les murs une longue bande de papier blanc où plongent et nagent des corps bleus. Certains débordent de la bande, comme s’ils sortaient de l’eau. Une leçon de mouvement, avec deux couleurs seulement.
L’Escargot (1953)
Ici, aucun dessin : des rectangles et des carrés de couleur, découpés presque grossièrement, tournent en spirale autour d’un centre vert. On reconnaît pourtant un escargot. L’Escargot montre jusqu’où peut aller la couleur pure, et c’est un modèle idéal pour un premier collage.
La Gerbe (1953)
Une explosion de feuilles colorées qui jaillissent d’un même point, sur fond blanc. Réalisée comme maquette pour une céramique, La Gerbe montre comment la répétition d’une seule forme, la feuille, suffit à faire une composition vivante.
Faire un collage à la manière de Matisse : le pas à pas
Le matériel
| Matériel | Conseil |
|---|---|
| Papier épais (180 à 250 g/m²) | Du papier à dessin ou du papier aquarelle bon marché, qui ne gondole pas sous la gouache |
| Gouache | 5 ou 6 couleurs franches suffisent : bleu outremer, rouge, jaune, vert, orange, noir |
| Un large pinceau plat | Pour des aplats rapides et réguliers |
| Des ciseaux | De bonne taille, bien aiguisés ; à bouts ronds pour les enfants |
| Une feuille de fond | Blanche ou colorée, au moins A3 : Matisse voyait grand |
| Colle | Bâton pour les petites formes, colle vinylique diluée pour les grandes |
| Épingles ou pâte adhésive | Pour composer avant de coller |
Version rapide : si vous n’avez pas le temps de peindre, utilisez des papiers de couleur déjà teintés, de type papier Canson de couleur. Vous perdrez la vibration du pinceau, mais pas le principe.
Les 7 étapes
1. Peignez vos papiers. Couvrez plusieurs feuilles d’aplats de gouache, une couleur par feuille, en deux couches si besoin. Prévoyez plusieurs bleus : c’est la couleur reine des papiers découpés.
2. Laissez sécher à plat. Une fois secs, glissez vos papiers sous quelques livres pendant une nuit pour qu’ils redeviennent bien plats.
3. Choisissez un thème. La mer, une plante, un corps en mouvement, un souvenir. Un thème simple vous guidera dans le choix des formes.
4. Découpez. Commencez par les grandes formes. Essayez de découper directement, d’un geste continu, sans dessin préalable, ou tracez un trait léger au dos de la feuille. Les petites irrégularités sont bienvenues : elles donnent vie aux formes.
5. Gardez les chutes. Les négatifs, ces trous en forme de feuille ou d’algue, et les petits morceaux tombés au sol peuvent devenir des éléments de votre composition.
6. Composez sans coller. Posez ou épinglez vos formes sur le fond, puis déplacez-les. Prenez une photo à chaque étape pour comparer. Laissez respirer le blanc : chez Matisse, le vide compte autant que les formes.
7. Collez. Quand la composition vous plaît, collez en commençant par les plus grandes formes, puis laissez sécher sous un poids.
8 idées de collages à la manière de Matisse
- Le fond marin : des algues et des coraux découpés en bleu et en vert sur un fond blanc ou turquoise, avec quelques étoiles de mer.
- Votre Icare : une silhouette noire en mouvement sur un fond bleu nuit, et des étoiles jaunes. Changez la pose : un danseur, un plongeur, un acrobate.
- L’escargot de couleurs : des carrés et des rectangles de toutes les couleurs, disposés en spirale. Un exercice parfait pour travailler les couleurs complémentaires.
- Le nu bleu : un corps assis ou debout fait de quelques morceaux d’un seul bleu, séparés par de petits espaces blancs.
- La gerbe de feuilles : une seule forme de feuille, répétée en dix couleurs, qui jaillit d’un même point.
- La frise : une longue bande de papier où nagent ou dansent des silhouettes, à la manière de La Piscine.
- Le camaïeu de bleus : toutes les formes dans des bleus différents, du plus clair au plus profond, sur fond blanc. Une belle leçon d’harmonie des couleurs.
- Le souvenir d’été : trois ou quatre formes qui résument un lieu aimé, comme un soleil, une vague, un palmier et une voile.
Le collage Matisse avec les enfants
Le collage à la manière de Matisse est un classique des arts plastiques, de la maternelle au collège, et pour une bonne raison : il ne demande pas de savoir dessiner.
Avec les plus petits, utilisez des papiers déjà colorés et des formes simples : feuilles, étoiles, vagues. Ils peuvent aussi déchirer plutôt que découper, ou découper des formes tracées à l’avance. Le plaisir de choisir et de placer les couleurs est déjà un vrai travail de composition.
À l’école élémentaire, peindre soi-même ses papiers devient possible, et l’on peut partir d’une œuvre : observer Icare ou La Tristesse du roi, nommer les formes et les couleurs, puis créer sa propre version. Le travail du positif et du négatif fonctionne très bien en classe, tout comme la grande fresque collective où chacun apporte ses formes.
Un conseil pour tous les âges : imposez une palette de trois ou quatre couleurs. Les enfants, comme les adultes, ont tendance à tout utiliser ; la contrainte rend les compositions plus fortes.
Des formes à imprimer pour vous lancer
Vous voulez vous lancer sans attendre l’inspiration ? Nous avons préparé 60 formes à découper, réparties sur six planches et inspirées du vocabulaire des papiers découpés : algues et coraux, feuilles et fleurs, étoiles, la mer, oiseaux et silhouettes, carrés libres. Vous y trouverez aussi une palette de couleurs, trois idées de compositions et le jeu du positif et du négatif.
Un PDF de 10 pages à imprimer : algues, feuilles, étoiles, vagues, oiseaux et silhouettes sur six planches, une palette de couleurs et trois idées de compositions. Pour vous, en famille ou en classe.
- 60 formes sur 6 planches
- Palette et compositions
- Idéal avec les enfants
Imprimez les planches sur du papier ordinaire, découpez les formes comme gabarits, puis reportez-les au crayon au dos de vos papiers gouachés. Peu à peu, vous n’en aurez plus besoin : découper directement est tout l’esprit de Matisse.
Les erreurs fréquentes
Copier une œuvre à l’identique. C’est un bon exercice pour comprendre, mais le vrai plaisir commence quand vous inventez vos propres formes. Matisse apprend un regard, pas un modèle.
Trop de couleurs. Une composition à dix couleurs devient vite confuse. Trois ou quatre couleurs bien choisies, plus le blanc du fond, suffisent.
Remplir tout le fond. Chez Matisse, l’espace vide fait respirer les formes. Gardez du blanc.
Découper trop petit. Les petites formes se perdent et se décollent. Commencez grand, et ajoutez quelques petits éléments à la fin.
Coller trop vite. Composez d’abord, collez ensuite. Une forme collée trop tôt ne se déplace plus.
Une gouache trop diluée. Elle donne des aplats inégaux et fait gondoler le papier. Utilisez-la épaisse, comme une crème.
Pour aller plus loin
Matisse n’est qu’une des façons de pratiquer le collage. Notre guide du collage artistique présente les autres grands styles, du collage surréaliste au collage mixte, avec des exercices pour débuter. Pour bien préparer vos papiers, notre article sur la peinture à la gouache vous donne les bons gestes pour des aplats réguliers.
Et pour apprendre le collage pas à pas, à votre rythme, le guide L’ABC du collage artistique reprend les bases, ou retrouvez nos cours de collage créatif en ligne.
Foire aux questions : le collage à la manière de Matisse
Qu’est-ce que les papiers découpés de Matisse ?
Ce sont des œuvres réalisées par Henri Matisse à partir de 1941 : des feuilles de papier peintes à la gouache, dans lesquelles il découpait des formes aux ciseaux, avant de les assembler et de les coller sur un fond. On parle aussi de papiers gouachés découpés ou de gouaches découpées.
Pourquoi Matisse a-t-il fait des collages ?
Après une lourde opération en 1941, Matisse ne pouvait plus peindre longtemps debout. Le découpage lui permettait de travailler assis, et surtout, selon lui, de dessiner directement dans la couleur. Il a pratiqué cette technique jusqu’à sa mort en 1954, en réalisant des œuvres de plusieurs mètres.
Comment faire un collage à la manière de Matisse ?
Peignez des feuilles de papier épais à la gouache, en aplats de couleurs vives. Une fois sèches, découpez-y des formes simples, de préférence directement aux ciseaux. Composez en déplaçant les formes sur un fond, en gardant du blanc autour, puis collez-les en commençant par les plus grandes.
Quelles sont les œuvres les plus célèbres de Matisse en papiers découpés ?
Les plus connues sont le livre Jazz (1947) et sa planche Icare, les Nus bleus (1952), La Tristesse du roi (1952), La Piscine (1952), L’Escargot (1953) et La Gerbe (1953). Elles sont conservées notamment au Centre Pompidou, au musée Matisse de Nice, à la Tate Modern, au MoMA et au Hammer Museum.
Que représente La Tristesse du roi de Matisse ?
Ce grand papier découpé de 1952 réunit, selon les mots de Matisse, « le Roi triste, une danseuse charmeuse et un personnage grattant une espèce de guitare », entourés de formes couleur d’or. Beaucoup y voient un dernier autoportrait de l’artiste, vieil homme entouré de ce qu’il a aimé : la musique, la danse et la couleur.
Quelle est la différence entre le Nu bleu de 1907 et les Nus bleus de Matisse ?
Le Nu bleu (Souvenir de Biskra) est un tableau peint par Matisse en 1907. Les Nus bleus sont une série de quatre papiers gouachés découpés réalisés en 1952 : des femmes assises découpées dans un seul bleu sur un fond blanc. Ce sont deux œuvres très différentes, à près de cinquante ans d’écart.
Comment faire un collage Matisse avec des enfants ?
Avec les plus petits, utilisez des papiers déjà colorés et des formes simples à découper ou à déchirer, comme des feuilles, des étoiles ou des vagues. Les plus grands peuvent peindre leurs papiers à la gouache et partir d’une œuvre, comme Icare. Limitez la palette à trois ou quatre couleurs pour des compositions plus fortes.
Envie d'aller plus loin ?

Le collage est souvent associé aux activités manuelles de l'enfance. C'est une erreur. C'est l'une des formes d'expression artistique les plus libres…







